« Il n’y aura pas un retour à la normale le 11 mai »

covid-19

Serge Fournier, président de l’Ordre national des chirurgiens-dentistes.

Un cabinet ne pourra pas recevoir plus d’un patient par heure, selon Serge Fournier, président de l’Ordre national des chirurgiens-dentistes.

Dentoscope : Que pouvez-vous dire aux chirurgiens-dentistes inquiets quant à l’équilibre économique de leur cabinet du fait de l’épidémie de Covid-19 ?

Dr Serge Fournier : Le volet sanitaire de cette crise passe avant le volet économique, même si celui-ci est très difficile aujourd’hui pour les professions indépendantes car pour l’instant nous sommes un peu les oubliés du dispositif. Mais je fais confiance aux organisations professionnelles en charge de ce dossier qui négocient à l’heure actuelle et il y aura des compensations pour les chirurgiens-dentistes. Toute la profession est unie. Le conseil de l’Ordre, l’ensemble des organisations professionnelles, les syndicats et l’ADF travaillent à l’intérêt de la profession, dans ce contexte de crise.

Comment va se dérouler le retour dans les cabinets dentaires ?

Lentement et progressivement, à partir du 11 mai, les cabinets dentaires vont reprendre leur activité. Nous attendons les mesures qui seront données par le gouvernement sur les paramètres du déconfinement. Sera-t-il fait par régions ? par tranche d’âge ? D’autre part on ne sait pas quel sera l’état de contamination de la population, sans doute différent selon les régions. Des tests seront-ils faits obligatoirement pour le praticien et le patient ? Il y a encore aujourd’hui beaucoup de paramètres inconnus.

Quelles seront les protections nécessaires aux chirurgiens-dentistes après le déconfinement ?

Il est certain qu’il n’y aura pas un retour à la normale le 11 mai. Nous faisons appel à l’ensemble de la communauté scientifique pour préparer des protocoles pour le praticien et le dispositif d’accueil des patients pour notre retour dans les cabinets. Soit nous serons obligés de garder les protocoles existants qui sont très contraignants, soit on ira vers un assouplissement de ces protocoles en gardant la sécurité maximale pour les patients, les praticiens et leurs salariés. Pour l’instant les arbitrages ne sont pas réalisés mais il y a différents protocoles de décontamination, de stérilisation et une étude de l’air est en cours. À partir du 11 mai les temps de décontamination entre chaque patient vont être extrêmement rallongés. Aujourd’hui dans un cabinet de garde ce temps de décontamination est de l’ordre de trente minutes. On ne pourra donc pas recevoir plus d’un patient par heure avec des moyens de protection : masques FFP2, surblouses, charlottes, surchaussures. Ce sont des moyens de protection qui nous semblent à l’heure actuelle a minima. Aujourd’hui, à mon sens, un autre moyen de protection efficace est la visière.

Ces moyens de protection seront-ils en nombre suffisant ?

Nous en avons discuté avec les représentants de l’ADF qui côtoient l’ensemble des fournisseurs de matériel. Pour le 11 mai on aura sans doute des difficultés à fournir 2 millions de masques FFP2 par semaine à l’ensemble des praticiens sur le territoire. On sera donc contraints de reprendre une activité progressivement, en fonction des possibilités de livraison des fournisseurs. Ce ne sont pas forcément les masques qui seront les plus difficiles à obtenir, mais les surblouses et le matériel de protection. Nous aurons peut-être des possibilités d’approvisionnement de blouses supplémentaires. Pour équiper les cabinets de garde, nous venons de commander 200 000 blouses vétérinaires d’un coût acceptable, fabriquées en France, très protectrices, qui éviteraient de souiller les surblouses et de les économiser. Ce matériel sera à l’essai dans les cabinets de garde jusqu’au 11 mai. Nous sommes dépendants des exportations, mais on constate que la France adapte son industrie pour avoir un début d’indépendance concernant le matériel de protection.

Quand allez-vous délivrer les précautions à prendre pour la reprise de l’activité des cabinets ?

Dans deux semaines, car la situation évolue chaque jour. Il faut éviter au moment du déconfinement une rechute et une nouvelle crise sanitaire qui serait catastrophique pour la population et les cabinets dentaires. Il faudra quoi qu’il en soit de nombreux mois pour que l’activité d’avant l’épidémie, de par la spécificité de notre métier, puisse être envisagée dans les cabinets dentaires. Il faudra que les chirurgiens-dentistes, l’ensemble de la filière dentaire et les patients s’adaptent à un nouvel exercice. Mais une fois l’état de choc passé, la profession saura rebondir et pourra délivrer des soins de qualité en toute sécurité.

Cependant, pour certains cabinets la difficulté ne sera-t-elle pas d’ordre économique ?

Un cabinet est aussi une entreprise et nous voyons beaucoup de confrères qui, de par leur éthique médicale et le choix de faire des soins respectueux des données acquises de la science, se sont beaucoup endettés avec du matériel très onéreux et aujourd’hui ce sont les plus en difficulté. Il y aura une réflexion à mener pour délivrer des conseils à la profession afin que les cabinets ne se mettent pas en péril par des investissements qu’ils ne pourraient pas rembourser. Il faudra trouver un équilibre entre les investissements à réaliser, le coût réel des actes et la viabilité des cabinets face à une période de crise comme celle que nous vivons.
 

A.T.