Tirez parti de vos émotions

Tirez parti de vos émotions

En cabinet ou dans la vie, qui n’a jamais eu à gérer sa colère, maîtriser sa peur, maîtriser sa joie, dépasser ses déceptions ? Comment ne plus subir ces émotions qui se passent en nous et, au contraire, les exploiter au mieux ?

Elle fait mine de vomir pour la dixième fois en levant les bras et le tronc, provoquant la chute de vos plateaux d’instruments. Vous avez rendez-vous demain avec la banque pour signer le crédit qui vous endettera pour vingt ans. Il refuse de vous payer le solde de vos honoraires prétextant avec une évidente mauvaise foi, un problème de teinte. Elle regarde votre devis en pleurant et vous explique sa vie, le chômage, les enfants, la banque... Ces saynètes sont le quotidien d’un chirurgien-dentiste ; elles sollicitent sans cesse vos émotions et obligent à « gérer » comme on dit. On est loin de l’image du praticien impassible et distant, ne faisant appel qu’au rationnel, ne sortant jamais de sa posture de professionnel de santé.

Un univers à part

Le cabinet dentaire est un univers très particulier en ce qui concerne les émotions : patient, personnel et praticien ont à gérer au quotidien une multitude d’affects (souvent négatifs) ; la « peur du dentiste », émotion véhiculée par l’inconscient collectif et les croyances populaires, se pose comme le facteur majeur de limitation des consultations. Le chirurgien-dentiste doit pouvoir décrypter les émotions du patient... mais aussi analyser les siennes. Ces difficultés devant la douleur ou simplement l’appréhension de la douleur du patient modifient le comportement du praticien, qui adopte des stratégies de défense face à cette situation anxiogène.

Des exemples fréquents

Ils peuvent faire appel au déni de la douleur (« Mais non, ce n’est rien ! ») et à sa banalisation (« Vous n’allez tout de même pas vous inquiéter pour une toute petite extraction ! »). Certains patients stomatophobes ressentent pourtant une anxiété telle qu’ils délaissent leur santé bucco-dentaire et ne peuvent être soignés que sous AG. Le paradoxe du praticien tient, par ailleurs, dans le fait que chaque chirurgien-dentiste a été – et est encore – le patient d’un chirurgien-dentiste ! Enfin, les émotions générées par le rapport à l’argent font remonter à la surface des choses en nous qui dépassent de loin le soin, la médecine ou même le cadre professionnel. Mais savons-nous exactement ce que cachent nos émotions ?

Rester zen

À la maison, en voiture ou au cabinet dentaire, « rester zen » n’est pas toujours évident. Ne pas hurler sur son assistante qui a oublié de s’occuper de la relance du rendez-vous long du jour ou ne pas tout envoyer balader parce que votre associé veut partir en congé au même moment que vous. La maîtrise de soi relève d’une discipline quotidienne. Il est important d’apprendre à ne pas se laisser déborder par ses émotions négatives, sans pour autant brider notre énergie... Car il peut s’avérer nécessaire de laisser s’exprimer notre enthousiasme et savoir le transmettre aux membres de l’équipe. Le stéréotype du patron-praticien froid et distant, secret et indifférent apparaît de plus en plus dépassé.

Comme en témoigne l’attitude de Robert, omnipraticien ardéchois, à la tête d’un cabinet de groupe prospère. Sa règle : travailler dans la bonne humeur : « Je ne crains absolument pas de ne pas être pris au sérieux ; les résultats du cabinet parlent d’eux-mêmes ! » Pas question pour lui de laisser passer ses émotions, positives comme négatives. « Sans elles, poursuit-il, nous serions de vulgaires machines et notre existence serait insipide ! » Ainsi, Robert n’hésite pas à montrer sa colère à un patient, comme sa tristesse en cas d’échec thérapeutique. « Bien sûr, affirme-t-il, il faut avoir fait un petit travail sur soi pour ne pas confondre colère et hystérie, tristesse et mise en scène de la tristesse. J’essaie d’être juste. » C’est cette justesse évoquée par notre Ardéchois qui fait la différence et qui rend acceptable l’expression de ses émotions : quand il manifeste sa colère suite à des retards répétés, il n’en profite pas pour « faire payer » à ce patient négligeant les retards tous patients confondus depuis des mois... Il sait canaliser sa colère sur ce patient et sur ce qu’il lui reproche. Ce qui donne une proportionnalité à ses mots et à son attitude que le patient en question perçoit comme juste, et donc acceptable.

La cause réelle de l’émotion

Pour avancer dans cette voie, posons-nous la question à chaque montée d’émotion si ce que je ressens correspond bien à ce que je vis, ici et maintenant. « Est-ce bien cela qui me fait peur ? » ou « Cet incident mérite-t-il que je m’énerve ? » ou encore « Les larmes qui me viennent concernent-elles bien cet événement ? ». En effet, ces questions d’apparence anodines mettent en évidence que l’émotion ressentie lors d’un événement donné fait remonter les émotions occultées lors d’événements passés similaires.

Ce qui ne s’est pas exprimé à l’époque est comme emmagasiné par l’inconscient qui n’attend qu’une opportunité pour laisser s’échapper ce qu’il a stocké. Plus on laisse ses émotions s’exprimer, plus elles deviennent justes et adaptées. Plus on les réprime, plus elles font pression et brouillent les émotions ultérieures. Les émotions sont programmées pour s’exprimer. Stockées en nous, elles provoquent des pressions qui se transforment petit à petit en des maladies « psychosomatiques » : céphalées, lordoses, insomnies, ulcères...

Un monde sans émotion

Les émotions animent notre vie... mais aussi la perturbent. Elles nous donnent énergie et plaisir, mais également découragement et tristesse. Mystérieuses, elles surviennent sans que l’on sache vraiment ni pourquoi ni comment. Essayez d’imaginer un monde sans émotion : plus de trac au moment de prendre la parole en public ou de commencer une séance de soins complexe, plus d’angoisse de souffrir. Est-il vraiment désirable de vivre sans le frisson du danger... ou celui du plaisir ? Et que serait la vie sans la peur ?

Dans un monde trop lisse, personne ne saurait plus distinguer l’agréable du désagréable, le beau du laid, le dangereux de l’inoffensif. Les émotions nous rendent vivants et c’est aussi grâce à elles que notre espèce a survécu ; elles sont la clé de notre adaptation au monde qui nous entoure. Pourtant, nos sociétés en général et le monde professionnel en particulier encourageaient (et encourage encore parfois) l’inhibition de la réaction corporelle en relation avec l’émotion. Ainsi, des tensions physiques seront présentes chez l’individu en relation avec des émotions non exprimées.

Les six émotions primaires

Nous comptons six émotions « primaires » : la joie, la peur, la surprise, le dégoût, la colère et le chagrin. Et d’autres émotions dites composées : la honte (dégoût et peur), le désir (surprise et joie), la jalousie (tristesse et colère). À chacune de ces émotions (voir encadré ci-contre) répond une manifestation physiologique spécifique et un type de réaction particulier.

Notre corps parle donc avant d’agir, les émotions sont une sorte d’intelligence préverbale qui réagit à des stimuli (visage souriant, visage crispé...) avant mê­me qu’interviennent nos mécanismes de décodages et de compréhension. Ce qui entre en jeu dans les émotions relèvent de la survie de l’espèce, l’émotion constitue donc un outil précieux d’aide à la décision. Elle assiste la raison et entretient une sorte de dialogue avec elle. Lorsqu’elle est négative, l’émotion s’accompagne d’une approche du monde plus analytique et critique.

En revanche, quand elle est positive, elle va de pair avec une vision plus globale et créatrice. Nous avons besoin autant de l’une que de l’autre. Dans nos relations sociales quotidiennes, les émotions nous servent à « être au monde ». Elles ne s’arrêtent pas à de brèves manifestations physiologiques appelées à s’éteindre, elles se prolongent, sont structurées par la pensée et finissent par contribuer à tisser le lien social.

Se défendre face aux agressions extérieures

Irrités par une multitude de petits riens, nous avons tendance à exploser quand nous affrontons une énième bourde... Pour éviter le burn-out, cela suppose d’abord d’accueillir l’émotion comme elle vient, qu’il s’agisse de peur, de colère, de tristesse, de dégoût... la refouler ne sert à rien, pire, elle ne fait qu’accroître votre « stock » de sentiments négatifs et d’augmenter le risque d’une explosion. La difficulté consiste à nommer le phénomène qui nous agresse : une étape incontournable pour se dégager de son emprise et trouver la réponse adaptée. Plus on identifie précisément ce qui nous blesse, mieux on peut l’exprimer et riposter efficacement.

Définir son émotion

Habituez-vous à nommer votre émotion et à la situer sur une échelle d’intensité. Enfin, veillez à repérer celle qui peut se cacher derrière celle que vous manifestez (l’émotion généralement cachée derrière l’agressivité est la peur). Après cette phase d’identification vient le travail d’introspection. Il s’agit de remonter à la source de l’émotion : « quel en est le déclencheur ? ».« J’ai vu une assistante déçue de ne pas remporter le poste d’assistante coordinatrice qu’elle convoitait – sans le dire – manifester son aigreur en exigeant des choses totalement farfelues : arriver après l’horaire d’ouverture du cabinet, ne plus s’occuper de la stérilisation, explique Marc, praticien parisien. En fait, comme sa soif de reconnaissance n’avait pas été assouvie dans le cabinet, elle a transféré son émotion sur des privilèges porteurs de statut. »

Déterminantes, nos émotions influencent tous nos comportements. Savoir les identifier, les comprendre et sortir de leur emprise en apprenant à les repérer et les accepter, feront d’elles un moteur plutôt qu’un frein et un atout indispensable pour être entendu, respecté, reconnu, mais aussi plus efficace dans son travail...

DÉFINITION

Étymologiquement, le mot « émotion » vient du verbe latin emovere, c’est-à-dire « qui met en mouvement ».

La définition du dictionnaire décrit « un trouble, une agitation qui est momentanée, souvent impulsive, provoquée par un intense sentiment de joie, de peur, de surprise, qui peut occasionner de l’agitation, certains malaises, certains phénomènes physiques, comme la pâleur, le rougissement, l’accélération du pouls, la sudation ». Cet état constitue une réponse à un stimulus externe (ce qui les différencie des sentiments, état passif qui ne génère pas d’actions directes).

On parle d’émotions quand coexistent modifications de l’expression faciale, du comportement, de la façon de percevoir les choses, etc. Les émotions se manifestent tout d’abord sur le visage : Duchenne de Boulogne (le fondateur de la neurologie) a mis en évidence qu’un vrai sourire de bonheur (le fameux « sourire de Duchenne ») met en action les muscles de la bouche, mais aussi ceux des yeux. Ce véritable lexique facial se pose comme un patrimoine commun de l’humanité.