La prévention bucco-dentaire, mission impossible

 
La prévention bucco-dentaire, mission impossible

Contraintes temporelles, limites réglementaires, absence de valorisation financière ... En France actuellement, organiser la prévention au cabinet relève du parcours du combattant. Voici quelques pistes pour vous permettre d'assurer cet engagement, tout en vous y retrouvant financièrement, professionnellement et humainement. Après tout, impossible n'est pas Français.

Mieux vaut prévenir que guérir », dit l’adage. Une évidence (ou presque), si l’on se situe du côté du patient, tant l’impact des maladies parodontales et carieuses sur la santé générale est démontré. Mais l’adage se vérifie-t-il si l’on passe de l’autre côté de la barrière, si l’on se place du point de vue du praticien ? Rien n’est moins sûr, en théorie, dans le contexte actuel, où le curatif l’emporte sur le préventif, et ce malgré les promesses politiques. « Aujourd’hui, les chirurgiens-dentistes en France peuvent difficilement exercer la responsabilité de la prévention, car on ne leur en donne pas les moyens », déplore le Dr Rémi Theodory, consultant en gestion et organisation des cabinets dentaires, et fondateur du cabinet de conseil Stradent. « La prévention devrait être LA priorité, or elle est négligée par les pouvoirs publics, regrette le Dr Cyrille Rolland, chirurgien-dentiste à Doué-la-Fontaine (Maine-et-Loire), qui s’inscrit dans la lignée des valeurs défendues par les cellules de coordination des dentistes libéraux (CCDeLi) : le respect du gradient thérapeutique. Elle n’est pas financée, et la nouvelle convention, signée le 21 juin 2018, n’apporte aucune amélioration, en dehors de la prise en charge des vernis fluorés. Conséquence : le praticien n’arrivant pas à se faire rémunérer convenablement, la prévention primaire ne se fait pas du tout, ou alors très sommairement. Et gratuitement le plus souvent… » Pour ne pas céder au fatalisme pour autant, la profession doit s’organiser pour trouver des solutions.

Intégrez le facteur temps
Encore faut-il avoir déjà conscience des données du problème. La première à prendre en compte, c’est que la prévention, c’est chronophage. « Une véritable politique de prévention, c’est une prévention initiale, des traitements préventifs et des séances de maintenance qui prennent en compte le niveau de risque carieux et parodontal du patient », explique le Dr Theodory, qui a développé un protocole en ce sens. Il est catégorique : chaque étape du protocole prend beaucoup de temps. D’autant plus qu’il est nécessaire de « définir la politique de prévention en fonction du niveau de risque de chaque patient ». Certains contextes sont en outre plus difficiles que d’autres : « Il y a des zones défavorables pour les dentistes, constate le Dr Michel Blique, pionnier en prévention, qui exerce à Nancy et Luxembourg. Certains praticiens que j’ai en formation me disent : “Comment faire de la prévention alors que j’ai dix urgences à gérer par jour, puisqu’il n’y a pas d’autre praticien à 30 km à la ronde ?”». La deuxième donnée à avoir en tête, c’est que le temps, c’est de l’argent. Pour que vous puissiez vous y retrouver, il est donc non seulement nécessaire que vous soyez conscient du temps que cela vous demande, mais aussi que vous preniez en considération le coût horaire de votre cabinet, qui varie selon de nombreux critères. Rémi Theodory évalue, en moyenne, le coût horaire à 150 € de l’heure d’ouverture. « À moins, le praticien travaille à perte », avertit-il.

Faîtes-vous honorer convenablement
Pour ne pas être lésé, il faut obtenir la participation financière du patient… Sans se brader. Problème : la prévention n’étant pas remboursée, difficile de susciter l’adhésion. Hors de question toutefois « d’attendre qu’un système de financement soit trouvé pour agir ! », s’exclame le Dr Blique, qui tire 90 % de son chiffre des actes de parodontie (surtout) et de cariologie médicale. Si on voit le verre à moitié plein, le praticien a, de fait, « théoriquement une grande liberté en matière de prévention, puisque ce n’est pas cadré, fait valoir le Dr Frédéric Duffau, parodontiste à Paris et secrétaire scientifique du congrès 2018 de l’ADF. Il faut la prendre… Tant qu’on l’a ». Il conseille de se faire rémunérer en fonction du temps passé, et du plateau technique, sans culpabiliser. « Au départ, nous faisions payer les séances 40 € , soit la moitié du coût horaire pour la demi-heure. On a passé la séance à 90 € car nous perdions de l’argent. On appréhendait, mais tous ont accepté. ». « J’essaie de me faire honorer 250 € de l’heure. Avec ça, vous ne faites pas d’étincelles, mais vous ne perdez pas d’argent », témoigne de son côté le Dr Blique. Même position du côté du Dr Rolland, qui pratique (presque) exclusivement la parodontie : « La maintenance, cela demande du temps, beaucoup. Cela s’honore, sans tabou et avec “tact et mesure”. Je sais combien de temps je prévois d’y passer, le salaire que je veux et je connais mes charges horaires. À partir de là, je détermine le montant de la séance, qui varie selon la complexité du cas. Mais en général, je facture annuellement la maintenance 10 % du coût du traitement initial. »

Prenez garde au taux d’acceptation
Attention : la facture doit être acceptable. « D’un point de vue comptable, je ne trouve pas aberrant de facturer 250 € une séance de maintenance, commente le Dr Theodory, mais je n’y crois pas en termes de taux d’acceptation. On aura 40-50 %, dans le meilleur des cas. » « Notre liberté demeure limitée par ce que les gens sont prêts à accepter », confirme le Dr Duffau, aussi président de l'association ParoSphère1. Or, selon la nature de l’exercice, la note passe plus ou moins bien. « J’ai moins de mal que d’autres à assurer cette mission, car la maintenance parodontale est assimilable à la prévention, mais secondaire cette fois, fait savoir le Dr Rolland. Elle est en effet incluse dans mon contrat de soin : j’informe d’entrée le patient que les résultats de son traitement ne seront pérennes que si on fait la maintenance ensuite. C’est aussi inscrit dans mon consentement éclairé. » « En parodontie, le taux d’acceptation est important, parce que les gens n’ont pas d’alternative, confirme le Dr Blique. Ils se rendent compte que leurs gencives saignent, que leurs dents bougent, qu’il y a une dégradation de leur bouche. » En revanche, l'activité carieuse leur paraît souvent « normale ». Quoiqu'il en soit, « un praticien qui fait payer trop cher aura un faible taux d’acceptation, ce qui est dommageable pour l’image du cabinet, met en garde Robert Maccario, fondateur du groupe Efficience dentaire et créateur du carnet de suivi bucco-dentaire. À l’inverse, ne pas faire payer la prévention est un scandale. Il faut que le patient soit responsabilisé : c’est à lui d’assumer financièrement, ou à sa complémentaire, mais pas au dentiste ». L’important, c’est d’arriver à un juste prix. Pour cela, il faut activer certains leviers.

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