Appliquer l'hypnose au cours d'une anesthésie locale

Plus qu'une « technique », l'hypnose médicale est une position thérapeutique humaniste et éthique. Découverte. L'hypnose spectaculaire du 19e siècle n'impressionne plus que les spectateurs de music-hall. Freud en son temps l'avait faite évoluer, car la technique de sommeil artificiel n'était pas acceptée par tous les patients. Il décide donc d'allonger le patient et de le laisser par lui-même décider ce qu'il lui vient à l'esprit. L'objectif étant de faire émerger les motivations de sa souffrance. Cette méthode devient alors à la portée de tous les patients et permet au patient de se sentir l'auteur de ses progrès, contrairement à la technique traditionnelle qui consistait à pratiquer une relation autoritaire d'injonction pour suggérer des comportements de guérison.

Cette position éthique va permettre à l'hypnose d'évoluer dans un but médical. C'est ainsi qu'au 20e siècle, deux auteurs deviennent spécialistes du processus hypnotique et l'abordent avec beaucoup moins d'autorité : ce sont Erickson aux USA, et Chertock en France. Nous abordons ce sujet parce que la neurobiologie ces dernières années s'est intéressée elle aussi à l'hypnose et des chercheurs ont montré des propriétés particulières de ce changement de conscience.

Le DU d'hypnose médicale existe dans plusieurs facultés de France comme Paris et Bordeaux. Cette nouvelle connaissance adjointe à la thérapeutique nous paraît incontournable pour plusieurs raisons :

• Tout d'abord, elle est à la portée de tous les professionnels de santé.
• Elle implique un respect profond du patient, qui en fait une technique proposable à tous nos patients. Sa philosophie est telle, qu'elle améliore la confiance du duo praticien-patient.
• Cette technique peut presenter des degrés très différents d'implication : de la transe profonde à la conversation banale.
• Elle permet de prendre conscience à quel point corps et esprit sont liés. Le praticien d'aujourd'hui qui n'en tient pas compte se prive d'humanité et d'efficacité. Il ne faut pas aborder le malade comme une voiture à réparer, car jusqu'à ce jour, nous n'avons pas vu une voiture si heureuse de la relation avec son réparateur, qu'elle favoriserait ses propres pièces mécaniques !

Aspects neuro-physiologiques

Les études en IRM portées sur des patients en hypnose montrent que la zone la plus réactive est celle du cortex cingulaire (situé entre les deux hémisphères). Il y a donc une spécificité dans l'activité cérébrale liée à l'action hypnotique. Comment ça marche ? Nous savons désormais que toute situation de stress (accident, mariage, divorce, mais aussi intervention chirurgicale, voire acte médical) présente un circuit de réponse au stress depuis les travaux de Selye (Canada) et de Luria sur la mémoire émotionnelle. Les dernières expériences montrent que les informations gravitent au cerveau dans le système limbique, puis l'hypothalamus et l'amygdale. Ces zones précises déclenchent les émotions et réactivent la mémoire (lien avec d'autres évènements antérieurs qui vont eux-mêmes potentialiser l'effet de stress). De plus, les afférences hypothalamiques mémorisent l'évènement et le conservent comme mémoire d'un nouveau stress.

Processus de déplacements

L'émotion engendre une réponse génétique et éducative (il ne faut pas avoir peur, il ne faut pas se mettre en colère...) et est vite prise en charge par le cortex frontal, siège de la pensée cognitive ou logico-déductive. Le cortex a pour finalité d'éliminer l'angoisse. Malheureusement, les processus employés sont inadaptés (fuite, agression...) et l'émotion revient déstabiliser le sujet sous forme de répétition, et par des processus de déplacements (métaphores, somatisation, résistances...). Par exemple, l'une de nos jeunes patientes amorçait une évolution d'obésité. L'anamnèse nous révèle qu'elle se lève la nuit pour manger. Un dessin (méthode projective) met en évidence six ou sept portes entre sa chambre et la cuisine. Nous lui demandons à quel souvenir se réfèrent ces portes. Elle réalise en nous parlant que deux ans auparavant, elle a été enfermée par des garçons dans les toilettes de l'école. Prise de panique (stress), elle a imagine (réponse logico-déductive) qu'elle pourrait rester très longtemps enfermée, au point de ne pas pouvoir manger et mourir. Ainsi, à partir d'une réaction de défense consciente, une autre partie de sa structure cérébrale moins consciente à établi une injonction : « ouvrir la porte pour manger ». Après avoir compris le phénomène, une conversation hypnotique a permis à cette enfant de dormir en toute quiétude et surtout de ne plus manger la nuit. Plusieurs situations de notre clinique se prêtent à une utilisation de l'hypnose médicale. Certains iront jusqu'à soigner sans anesthésie, mais il faut savoir que cette pratique demande une certaine expérience et utilise beaucoup de temps avec le patient. Il nous paraît plus judicieux, dans un article d'initiation, de proposer de profiter du temps de la prise de l'anesthésie locale pour mettre en place une relation hypnotique. Les bénéfices sont les suivants : utiliser moins de drogue, obtenir une relaxation du patient et obtenir un confort opératoire,engager une relation de confiance qui permettra des suites opératoires moins conséquentes, minimiser les effets indésirables : saignement, douleur, contractions musculaires, et enfin solliciter les défenses naturelles anti-infectieuses.

Mise en œuvre

Le praticien commence par poser des questions au patient : ce qu'il ressent, ce qu'il craint. On ne commente pas ses réponses, on écoute en lui montrant que l'on comprend ses sentiments (empathie). Puis le praticien explique rapidement ce qu'il va faire, ce qu'il va ressentir dans son corps. Peu à peu, il adopte une voix calme, chaude et douce. On demande au patient de penser à son corps, le détendre en commençant par son visage, puis ses épaules, son thorax, ses hanches, ses bras, ses jambes. On l'invite à respirer calmement en sentant son souffle entrer et sortir (concentration, pleine conscience).

Le patient va alors passer dans l'état dit de transe : il est relâché et entre dans une phase de « perceptude » ; (Roustang). Ses sensations ne sont plus logiques, mais parfaitement conscientes. « Il ne dort pas » comme dans la représentation fictive de l'hypnose. L'anesthésie est alors efficiente. Le praticien l'entretient en prononçant des paroles espacées de silence et rassurantes (phase de suggestion métaphorique). On peut lui dire par exemple qu'il retrouve un souvenir agréable de vacances, ou reprendre les paroles qu'il a exprimées au début. Par exemple, s'il a dit qu'il avait peur d'avoir mal, on lui suggère de penser que ses dents sont dans un coussin d'ouate comme dans son lit lorsqu'il s'endort sous sa couette. Tout en continuant son acte chirurgical on le berce avec des paroles rassurantes. Suggestion post hypnotique : on propose au patient, l'opération terminée, de retrouver tout doucement ses sensations corporelles, depuis les jambes jusqu'au visage. « Après l'intervention, vous aurez diverses sensations dans votre corps, il ne faut pas vous en inquiéter, votre corps va réagir tranquillement et sereinement à l'effet de l'anesthésie et de l'opération, ce sera sa façon à lui, il faut l'écouter et lui faire confiance... »

Une fois l'acte achevé, on lui demande à nouveau de s'exprimer : « Comment cela s'est-il passé, à quoi avez-vous pensé, comment envisagez-vous la suite ?... » ; (debriefing). Là encore, pas de commentaires sur son discours, mais une écoute particulièrment attentive et empathique. Puis, le devoir d'information pourra être abordé sur les suites opératoires, effets secondaires, prescriptions...

Il faudra au praticien probablement plusieurs expériences identiques pour obtenir une attitude naturelle. Par la suite, il réalisera que cette approche ne prend pas de temps opératoire, elle remplace les gestes et paroles habituels. Au fur et à mesure des expériences cliniques, le praticien mettra en place ce protocole sans y penser, qui deviendra vite évident et indispensable. En outre, cette attitude d'écoute, de perceptude et empathique deviendra son propre comportement et il constatera des changements dans le comportement de ses patients et de ses aides. Ceux-ci deviendront